Histoire du trade unionisme

Les origines - la période révolutionnaire (1799-1842)

« Nous considérons que, comme vous n’a­vez pas traité nos demandes avec la déférence que vous auriez dû avoir, nous vous considérons comme hautement cou­pable et méritant un châtiment sévère. (En outre,) chacun dans cette grève doit être payé par vous la somme de quatre shillings par jour où vous refuserez de vous soumettre » (l’Union du Bâtiment de Liverpool aux patrons de la ville, 1831).

Avant de plonger dans les eaux calmes de la collaboration sociale, le trade-unionisme britannique, premier de l’histoire, avait connu une période agitée où, de concert avec le mouvement chartiste, et à la suite des luddistes, il avait dû mener contre les possédants des actions radicales, sévèrement réprimées. S’appuyant sur les archives des syndicats, les époux Webb, dirigeants de la Société fabienne (un Think Tank réformiste de l’époque), racontent ces douloureux et parfois exaltants combats des pionniers du syndicalisme. Leur ouvrage monumental, paru initialement en 1894, reste un classique des études sociales.

Nombre de pages: 224 pages

Date de parution:

ISBN: 9782913112445

Prix : 12.20

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La période révolutionnaire (1829-42)

Jusqu’ici, nous avons traité principalement des associations de métiers, dont l’audience était le plus souvent régionale, et connus sous les noms d’Institutions, Associations, Trade Clubs, Trade Societies, Unions et Union Societies. Nous leur avons, par anticipation, appliqué le terme de Trade Union dans son sens moderne quoiqu’aucune d’entre elles ne portait ce nom. C’est dans les articles de première page des journaux de 1830 à 1834 que nous voyons pour la première fois évoquer une grande puissance ténébreuse qu’on désigne vaguement comme « The Trades Union ». On découvre à cette occasion qu’il y avait, comme le cas s’est représenté depuis, un Vieil Unionisme et un Nouvel Unionisme. La Trades Union représentait le Nouvel Unionisme, tandis que la société corporative ou Trade Union, comme nous l’avons appelée, représentait le Vieil Unionisme. La diffé­rence entre une Trade Union et une Trades Union est exactement celle qui est impliquée dans les termes. La première est une association d’ouvriers d’un seul mé­tier ; la seconde, une association de métiers différents. La trades-union, bête noire du Times en 1834, c’est l’idéal vers lequel tendaient les trade-unionistes : c’est-à-dire l’union de tous les travailleurs du pays dans une seule organisation. Le sens particulier de Trades Union, et ce qui le distingue de Trade Union, doit être gardé à l’esprit tout au long de ce chapitre, car le mot n’est plus usité et ne se rencontre plus que comme une faute de langue *. Nos actuels syndicats de travailleurs, appartenant à des professions diffé­rentes, mais en rapport les uns avec les autres, sont ordi­nairement appelés Amalgamations ou Federations. Mais toutes deux, nettement limitées à des métiers similaires, en rapport entre eux ou dépendants les uns des autres, sont essentiellement des syndicats. Le caractère distinctif du terme Trades Union était l’idéal d’une solidarité complète de tous les salariés dans une seule organisation « universelle ». La tentative, venant des leaders de trade-unions, de former non seu­lement des sociétés nationales de métiers particuliers, mais en outre de faire entrer tous les travailleurs manuels dans « one Big Union », voilà ce qui constitue le Nouvel Unionisme de 1829-1834.

Nous ne manquons pas de sources sur la genèse de cette idée. La première tentative de créer une trade-union générale est sans doute celle de la Société philanthropique, dite aussi Philanthropic Hercules, en 1818. Elle semble avoir été active simultanément à Manchester, dans les Potteries [Midlands occidentaux] et à Londres, et être née dans cette dernière ville. Une réunion d’ouvriers de divers métiers, qui se tint à Manchester en août 1818, s’étant convaincue de l’impuissance de trade-unions isolées, décida de se fédérer. Chacun des métiers constituants devait lever ses propres cotisations et lutter de son côté pour défendre ses salaires ou les faire augmenter, mais s’engageait à consulter au préalable le comité et les autres corporations. De ce fait, le soutien de toutes était assuré, que ce soit lors des conflits sociaux approuvés ou en cas de persécutions judiciaires. On élisait un comité de 15 membres renouvelables par tiers tous les mois, qui devait être complété par des organisations similaires dans chaque ville. On ne sait cependant jusqu’à quel point cette société a pu s’implanter dans le Lancashire ou le Staffordshire, mais à Londres, l’idée fut reprise par l’un des syndicalistes les plus capables de l’époque – le charpentier naval John Gast [1772–1837], dont nous avons vu qu’il était un ami de Francis Place. Il en devint président, appelant l’ensemble des mécaniciens à verser un penny chaque semaine à une caisse centrale dédiée à la défense de leurs intérêts communs.

Nous ne savons pas ce qu’il advint de cette tentative de fonder une confédération, mais selon toute probabilité, elle échoua rapidement. Sept ans plus tard, un projet de même nature n’eut pas plus de succès. On lit à ce propos dans un numéro de 1834 du journal ouvrier, The Herald of the Rights of Industry, « qu’une trade-union fut créée à Manchester, s’étendant à quelques districts environnants et regroupant plusieurs métiers dans chacun d’eux ; mais elle disparut avant de pouvoir être connue de la majorité des ouvriers de la région ».Le but visé était assez clair. Il avait été assigné aux ouvriers par plusieurs de leurs soutiens venus du monde intellectuel. Un pamphlet bien tourné [de William Thompson], paru en 1827, les avertissait que « contre la course aux salaires de misère, menée par les divers patrons, le seul remède consistait en un syndicat national regroupant tous les ouvriers du pays. Les salaires des différentes branches artisanales et industrielles pourraient être fixés à des taux uniformes. Ce qui ôterait aux patrons d’une branche de métier quelconque la tentation de transférer leur industrie d’une usine aux ouvriers correctement rémunérés vers une autre où la main-d’œuvre serait sous-payée ; les fonds du syndicat central pourraient venir au secours des ouvriers inoccupés d’une branche particulière lorsque leurs caisses particulières seraient épuisées, sous réserve que leurs revendications aient été approuvées par l’exécutif central ».

L’expérience historique montre que les organisations corporatives de métiers précèdent la formation des confédérations interprofessionnelles ; et c’est bien ainsi que le projet prit forme. En 1829, il y eut de nouvelles tentatives de créer une organisation nationale, menée notamment par les ouvriers de l’industrie textile et du bâtiment du Lancashire et du Yorkshire. L’année 1829, clôturant la longue dépression du commerce qui avait commencé dans l’automne de 1825 après l’abrogation des lois contre les coalitions, vit l’éta­blissement d’Unions nationales importantes dans les deux industries, quoique celle des fileurs de coton connut un développement plus rapide.

Les clubs corporatifs des fileurs de coton du Lancashire datent de 1792, semble-t-il, et ils se sont étendus en une seule génération à 30 ou 40 villes, tout en demeurant des organisations strictement locales. Dans les premières années du XIXe siècle, des tentatives avaient été faites par des fileurs de Glasgow pour fédérer les organisations du Lancashire et d’Ecosse, mais ces efforts n’avaient débouché que sur des alliances temporaires pour faire face à des nécessités particulières. La modernisation continue des machines à filer et l’esprit d’entreprise des propriétaires de filatures du Lancashire ont fait qu’à la date de l’abrogation des lois contre les coalitions le centre de cette industrie s’était déplacé de Glasgow à Manchester ; et ce furent les fileurs de coton du Lancashire qui prirent la direction des affaires de la corporation. L’échec d’une grève désastreuse de six mois, en 1829 à Hyde, près de Manchester, amena les ouvriers à la conviction qu’aucune Union locale ne pour­rait triompher des patrons. En conséquence, les sociétés de fileurs d’Angleterre, d’Ecosse, d’Irlande, furent invitées à envoyer des délégués à un Congrès qui devait se tenir à Ramsay, dans l’île de Man, au mois de décembre 1829.

 

L’action organisatrice de John Doherty

Cette assemblée de délégués, dont nous avons un excel­lent compte rendu, dura environ une semaine. Les débats eurent un caractère remarquablement modéré, les discussions portèrent principalement sur les avantages relatifs d’un Conseil exécutif suprême à établir à Man­chester, et de trois Conseils nationaux exécutifs égaux pour l’Angleterre, l’Ecosse et l’Irlande. John Doherty (62) secrétaire et leader des fileurs de coton de Manchester, parla pour le Comité central, tandis que Thomas Foster (possesseur d’une fortune qui le rendait indépendant, et venu au Congrès à ses frais) défendait un plan d’autonomie interne [pour l’Irlande].

Enfin une Grand General Union of the United Kingdom (Grande Union générale du Royaume-Uni) fut fondée, sous la direction d’un Congrès annuel de délé­gués et de trois conseils nationaux. L’Union devait com­prendre tous les fileurs et les piéceurs mâles, les femmes et les enfants étant invités à former des associations séparées. Les revenus consistaient en une contribution d’un penny par semaine et par membre, outre celle fournie par la Société locale. Doherty fut élu secré­taire général, tandis que Foster et un certain Patrick McGowan étaient désignés pour organiser les fileurs à travers le Royaume-Uni.

Les édiles du quartier et les policiers de Manchester alertèrent Robert Peel par cette lettre du 26 mai 1830. « La coalition des ouvriers, qui représente depuis longtemps de grands dangers, et qu’il est très difficile de combattre, vient récemment de prendre une extension systématique et formidable, telle que nous croyons de notre devoir de vous en exposer les points les plus alarmants. (…) Un comité de délégués des fileurs des trois royaumes a décidé la tenue annuelle d’un Congrès dans l’île de Man pour prendre des mesures contre leurs patrons et donner des instructions à l’ensemble des districts et comités locaux. Instructions qui doivent être respectées à la lettre. De plus, une cotisation d’un penny par semaine et par ouvrier est versée par eux sans problème. A la fin, cela fait une belle somme, et un outil performant – principalement pour soutenir ceux qui entrent en conflit avec leurs patrons – à la disposition des membres du comité, qui peuvent ainsi verser aux ouvriers en lutte 10 shillings * par semaine et par personne. L’objectif d’un mouvement général ayant été jugé impolitique, ils ont opté pour des conflits ciblés qui, touchant les entreprises une à une, contraignaient souvent celles-ci à se rendre à leurs demandes, sous peine de voir leurs machines (dans lesquelles elles ont investi tout leur capital) rester à l’arrêt. »